Le Grand Sommateur : « On vous vend des salades »

Ah, vous, vous êtes tendu… Dans le monde de fous dans lequel on vit, c’est important de prendre le temps de se recentrer. C’est vrai, quoi : on passe tellement de temps à travailler qu’on n’a plus une minute à soi pour laver la salade. Heureusement, on vous a trouvé la solution en deux temps, et sans que vous ayez à sacrifier votre rythme de vie effréné et passionnant. Parce qu’évidemment, on ne veut pas que vous travailliez moins, parce que vous auriez moins d’argent pour consommer plus, et vous risqueriez de ne pas vouloir l’acheter, notre salade.

Et ça serait mauvais pour votre santé. Vous voyez comme on pense à vous ! C’est pour ça qu’on a importé le yoga, et la méditation (zen, transcendantale, pleine conscience : choisissez votre parfum). La méditation est une pratique ancestrale, et exotique, donc forcément saine. Sainte. Enfin, c’est la même chose. Il faut prendre soin de vous, c’est là qu’on veut en venir. Et c’est pas facile de trouver la bonne approche. C’est vrai, à peine rentrés, il faut se changer, nourrir les animaux/les gosses (biffer ce qui ne convient pas), ne surtout pas manquer le dernier épisode de la série du moment sous peine de passer pour un ringard, et puis ne pas oublier de laver la salade. Quelle plaie ! Trois minutes de perdues, fichues, envoyées aux égouts pas le trou de l’évier.

Heureusement, Anna est là pour vous. Vous savez, votre copine Anna, et sa salade en sachet, toute propre et pure dans son plastique immaculé, un vert des pâturages himalayens qui va vous rendre tout l’équilibre nécessaire à une nouvelle journée de dur labeur. Libéré de la tyrannie du lavage de la verdure, vous aurez enfin le temps de penser à vous.

Vous, le soi, l’individu : vous n’y accordez jamais assez de temps, on se tue à vous le dire. Votre soi, soi-disant, en passant, toujours oublié (c’est bien vous sur l’affiche, non, dans la position du lotus?), mais toujours idolâtré. (On vous le placarde plein les murs, pour que vous n’oubliiez pas de prendre soin de vous.) D’ailleurs, votre soi, on le connaît par coeur, à force de lui revendre son âme. On vous le disait déjà il y a quelques temps : il y a les grillétariens, qui brûlent la côtelette par les deux bouts, et il y a les saints comme vous, ceux qui prennent le temps de prendre soin de soi, méditation et votre sainte salade. Heureusement qu’on est là pour vous aider à atteindre le Nirvana !

Vous seul(e), hein, votre petit nombril, qui se suffit à lui-même. N’allez surtout pas méditer que le nombril, c’était ce qui vous reliait à votre mère, c’est à dire au reste du monde, et de là rayonner plus loin, à l’univers qui entoure votre nombril, penser qu’il n’y a pas d’être humain, aussi saint soit-il, qui ne doive absorber une salade de temps à autres, de même que la salade à son tour a besoin d’eau et de soleil, et que le plastique ne l’aide pas à pousser, au contraire. Mais pensez à vous ! Et pensez un peu à ce que ça ferait à votre équilibre de mettre de temps en temps les doigts dans la terre, le retour à la nature et tout ça, on sait bien que vous en rêvez. Mais la terre c’est sale, et ça le restera jusqu’à ce qu’on veuille vous vendre une panoplie de jardinier avec un kit de retour aux valeurs paysannes. En attendant, prenez déjà la salade : elle vient de la terre, mais on l’a lavée pour vous. Et pendant que vous ne serez pas en train de lui donner un bain, pensez à votre place dans l’écosystème, les insecticides cancérigènes sur votre salade et les microplastiques dans les océans, qui se trouve au bout des égouts, plastique que vous jetterez simplement à la poubelle au moment de passer à table. D’ailleurs ça en vaut largement le sacrifice. Pensez-y : trois minutes de gagnées. Trois minutes : largement assez de temps pour retrouver l’équilibre.

Les pubs personnalisées

On voit souvent des affiches publicitaires utiliser un prénom. C’est comme si l’affiche s’adressait à quelqu’un en particulier. Mais il y a bien peu de chance que vous soyez la personne portant ce prénom pourtant ! Alors pourquoi ce mécanisme ?

L’utilisation d’un prénom est souvent associée à une action. « Jeanne va au musée », « Eric achète son article sur notre plateforme » etc… À première vue, cela semble être des messages qui ne nous concernent pas. En effet, pourquoi est-ce que j’irais au musée, pourquoi est-ce que j’achèterais tel article ? Pourquoi diable m’identifierais-je à cette pub ?

Et pourtant, si ces affiches existent, c’est bien qu’elles fonctionnent. En effet, nos regards se posent dessus lorsque nous sommes distrait, ou dans un moment d’ennui. Le message diffusé par l’affiche nous suggère alors fortement quelque chose à faire. Comme nous ne sommes alors pas très concentré, et vigilant, le message s’intègre à notre pensée. L’action suggérée, « j’achète mon article », devient nôtre… Et ce mécanisme est d’autant plus efficace que le message est répété souvent, visibles sur des panneaux répartis dans toute la ville.

Nous avons mis là le doigt sur deux astuces du marketing enseignées dans les écoles de communication : la publicité mécaniste (la répétition du message pour que nos l’enregistrons) et suggestive (l’utilisation de nos capacités mentales, de notre imagination pour nous inciter à faire une action). L’utilisation des prénoms, du « je » et du « tu » apportent un côté sympa aux publicité, mais il ne faut pas avoir d’illusions. Le but est d’instaurer une certaine familiarité,  comme si le message pouvait être la parole de l’un de nos amis, pour mieux nous influencer.  Il s’agit de nous donner l’impression que le message nous appartient un peu. Or ce n’est pas du tout le cas ! Il suffit de penser aux grands montants nécessaires pour ces opérations de communication, qui ne se traduisent pas en services appréciables pour tout un chacunes. Nous payons pour du marketing qui fait la promotion de services « digitalisés », dont la qualité est inférieure à celle des services rendus au guichet, par des personnes en chair et en os.

Le Grand Sommateur : « On se dit tout »

La pub, c’est comme tout : c’est de l’information. Et l’information, c’est franc, c’est clair, c’est utile. Ça profite à tous. Une fois que les blaireaux passants auront compris ça, on pourra leur refourguer absolument n’importe quoi. C’est vrai que la pub a mauvaise presse de nos jours, les gens croient qu’on leur mens, mais après tout on est seulement là pour les informer. On essaie d’être clairs dans nos messages.

Prenez la banque Cler, par exemple : en voilà une qui n’a pas peur de la franchise sur cette nouvelle affiche. « Nous attendons d’une publicité qu’elle soit profitable. Pour vous aussi. » Un message aussi clair et pur que son bleu d’eau minérale, et pour que vous en profitiez aussi (vous, passant innocent alpagué par cette affiche), Cler vous offre aussi un article à télécharger directement sur votre smartphone, là, juste sur cette affiche. Un article de NZZ Folio, dans trois des langues nationales, sur le thème du juste salaire, et bien sûr c’est GRATUIT. Enfin, gratuit si vous donnez en échange votre adresse email, qui sera stockée dans une base de donnée quelque part. Tout est information, on vous dit. Les conditions générales que vous devez accepter, elles, ne sont disponibles qu’en allemand.

L’information est toujours neutre, bien entendu. D’ailleurs, allons plus loin dans la clarté, il faut que tout ça soit profitable (pour vous aussi). C’est pour ça qu’on s’adresse à vous directement. Vous aviez probablement d’autres choses en tête, ce n’est pas de votre faute si vous passiez par là, mais cette affiche qui vous promet que vous allez y gagner en interagissant avec elle, ce serait idiot de l’ignorer, non ? Vous y gagnerez certainement plus qu’en interagissant avec le type qui fait la manche juste à côté, même s’il n’est pas en papier, lui. Et on vous donne quelque chose, en plus, de la presse de qualité, ce qui se fait rare, de nos jours. Et puis on vous parle du « juste salaire », donc de vos sous, donc ça vous intéresse forcément. Et ça, ce n’est que le début. On vous prépare une suite, une affiche publicitaire d’une total transparence.

Parlons des frais bancaires, de ce que vous devrez débourser pour ouvrir un compte, posséder une carte de crédit. (Seulement CHF 1 par mois, mais seulement si vous avez beaucoup de sous sur votre compte. Si vous êtes pauvre, faudra débourser plus.)

Parlons de la Super Card, parce que la banque Cler, en partenariat avec Coop, vous permet de bénéficier de ce grand succès de la surveillance des consommateurs (et vous encourage à aller faire vos courses au supermarché, plutôt qu’au marché tout court.)

Parlons des fonds de placement. De quelles entreprises sont financées par vos économies, et de ce qu’elles font de cet argent. Des causes nobles, à n’en pas douter. (D’ailleurs, soyons juste, la banque Cler propose des fonds basés sur le développement durable. Ce n’est pas parce qu’on est une banque bleue qu’on ne va pas faire dans le « green washing ».)

Et quand on aura parlé de tout ça, vous aurez passé une bonne heure devant notre affiche, et vous aurez raté votre bus. Mais on vous aura convaincu que vos sous serons mieux chez nous qu’ailleurs. Et ça, que vous en profitiez ou non, c’est finalement la seule chose qui nous intéresse vraiment.

Le Grand Sommateur: «Easy: Jette»

Un mandat parfait pour l’été : pour faire face aux préoccupations climatiques qui croissent aussi vite que les températures saisonnières et de la planète en général, et pour continuer d’assurer un marché florissant à l’industrie du tourisme aéronautique dans un climat de plus en plus pétro-sceptique, il faut sans cesse contre-attaquer, et quelle meilleure arme contre le réchauffement climatique que la cool attitude !? Les écolos se prennent la tête, mais c’est pourtant si simple dans le marketing : combattre le chaud par le fresh.

La cool attitude, c’est ce que nous demandait pour son image le géant orange – pas celui de la télécommunication, ça c’est une autre histoire, on vous racontera, ni celui qui bande les muscles outre-atlantique, lui c’est le chef, on peut pas test – non, le géant orange de l’aviation, celui qui propulse des groupes qui migrent le temps d’une cuite chez les pauvres de l’Est ou au soleil de la Méditerranée : la cool attitude, c’est s’envoyer en l’air dans une fumée de kérosène festive et sacrificielle, au laucauste. C’est bientôt fini ? Brûlons tout dans un grand feu de joie ! Cool, non ?! En tous cas vachement plus cool que de faire la morale, parce que attention, que soi-disant ça chauffe.

La dernière série avait bien marché, mais elle était presque trop décomplexée. On y inventait de jolis mots-valise comme Viennalonik, Bucakech, Ibiboul, en incitant subtilement, si t’hésites, à prendre les deux, parce que si y a de la gêne y a pas de plaisir. Et que de toute façon, si, à l’heure des réservations ou de la fabrique à souvenir, une des expériences uniques que nous proposons ne te plaît plus, c’est Easy : Jette. De toute façon ça vaut rien parce que le carburant n’est pas taxé, sauf pour nous qui nous faisons un paquet de pognon. Et puis à quoi bon choisir ? Pourquoi une ville plutôt que l’autre ? Les magasins sont partout les mêmes et les dinars ou les forints se comptent très bien en anglais. L’important c’est de pouvoir dire qu’on a fait une ville. Ou deux, c’est mieux : là on commence à ressembler à un bâtisseur, à Alexandre le Grand ou au Roi Soleil, à Margaret Thatcher ou à Vincent Bolloré, à quelqu’un d’ambitieux quoi, qui vient, qui voit et qui pète tout. Et qui reconstruit un truc avec son nom dessus. Ou qui fait un selfie.

Cette fois encore, les slogans qu’on leur a trouvé collent avec l’orange crépusculaire de saison : «Quoi !? T’as toujours pas réservé ?» et «Quoi !? T’as oublié ?» reflètent l’attitude des clients de la fin de l’histoire que décrivait Fukuyama (en 1989 déjà il célébrait la fin des dissensions politiques d’envergure et l’avènement de la démocratie libérale unique mais où vous êtes enfin libres de consommer)¹, et leur tend un miroir à la fois amical et autoritaire, flatteur et accusateur. Dans le règne de l’instantané, on peine à prévoir, on sait qu’on devrait parce que les prix augmentent et qu’il ne reste de laucauste que le nom, mais on vit au jour le jour, quoi, et on part sur un coup de tête, comme l’autre fois, ah on s’est dit y en a marre, monde de merde, on part faire le week-end en Pologne, ou bien c’était en Hongrie ? en tous cas on a profité, et pis la bière est pas chère, je te jure, un franc cinquante la grande binch.

Les slogans s’adressent aux habituées du zingue, aux pendulaires du coucou, aux princesses des portiques : « – T’as oublié ?! – Ah, désolée, c’était ce week-end ? Non, parce que la semaine passée j’étais à Milan et on a dû faire un crochet par Bucarest.» Jouer aux blasés, étaler son cosmopolitisme de centres commerciaux, snober le copain qui prend encore l’avion comme si c’était la première fois de la semaine. Quel bonheur d’embrasser la consommation négligée, le dandysme fin de siècle décliné en consumérisme fin du monde. Easy : Jette. On pète tout ! Trouloulou ! Et si c’est pas cool on mettra la clim !

 

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¹ Voir Fukuyama F., «The End of History?»,  The National Interest, 1989.

En particulier le §4:  «What we may be witnessing is not just the end of the Cold War, or the passing of a particular period of postwar history, but the end of history as such: that is, the end point of mankind’s ideological evolution and the universalization of Western liberal democracy as the final form of human government. »

Traduction maison: «[Ce dont nous sommes peut-être témoins, c’est non seulement la fin de la Guerre froide ou le tournant d’une période particulière de l’histoire de l’après-guerre, mais la fin de l’histoire en tant que telle: c’est-à-dire, le point final de l’évolution idéologique de l’humanité et l’universalisation de la démocracie libérale occidentale comme forme finale de gouvernement humain.]»

Action à la gare de Lausanne – Communiqué de presse

Madame, Monsieur,

Nous souhaitons attirer votre attention sur une action de contestation de la publicité dans l’espace public qui a eu lieu ce lundi 25 juin à la gare de Lausanne à l’initiative du Collectif de Libération de l’Invasion Publicitaire (CLIP), actif dans le canton de Vaud. Le 25 mars dernier déjà, à l’occasion de la journée mondiale contre la publicité, nous sensibilisions à l’omniprésence de la publicité dans les lieux de passage en recouvrant les panneaux publicitaires, principalement dans les arrêts des Transports Lausannois sur la ligne du M2.

Pour cette nouvelle action, une dizaine de militant·e·s ont retiré des affiches publicitaires à vocation commerciale des nouveaux panneaux d’affichage lumineux installés dans les couloirs de la gare, et les ont remplacées par des contre-slogans : « Enfin un couloir sans pub ! », « Consommer consume le monde », « Un enfant de 10 ans reconnait 400 marques », « On ne peut pas y échapper », « La pub est partout », « La pub nous conditionne à croire qu’acheter rend heureux », « La pub est le moteur de la surconsommation », etc. Nous avons aussi distribué des tracts (exemple ci-joint) expliquant notre position aux passant·e·s.

Cette démarche vise à interpeller les citoyen·ne·s dans le but de susciter un débat autour de l’omniprésence dans l’espace public de messages publicitaires non sollicités. Face à ce harcèlement permanent, face à ces injonctions à la surconsommation qui participent au dérèglement climatique, face à ces méthodes inspirées de la propagande et visant à manipuler les passant·e·s, face à ce dispositif aux technologies de plus en plus développées et dont la consommation d’énergie croit au même rythme que l’« impact » qu’il cherche à avoir sur les désirs et sur l’imaginaire de ses « cibles », nous revendiquons un droit de non-réception. Comme l’autocollant sur la boite aux lettres ou l’astérisque dans l’annuaire. Bien que la notion d’« espace public » soit discutable pour un lieu qui appartient à une « société anonyme de droit public », nous contestons la place de la réclame dans ce lieu de passage obligé pour les pendulaires et autres usagers et usagères des transports dits « publics ». Nous nous référons à la résolution du Conseil des droits de l’homme ci-jointe, où la Rapporteuse spéciale « s’inquiète de la présence disproportionnée de publicités et du marketing dans les espaces publics, de la quantité sidérante de messages publicitaires et promotionnels que chacun reçoit chaque jour, de la diffusion systématique et intégrée de ces communications à l’aide d’un grand nombre de médias, et l’utilisation de techniques visant à court-circuiter les modes rationnels de prise de décision »1.

L’action s’est terminée avec l’interpellation d’un·e des participant·e·s a par la police, qui a procédé à un contrôle d’identité. Malgré la coopération et la bonne volonté du participant, la police lui a passé les menottes pour l’amener au poste de gendarmerie, ce que nous considérons comme une mesure disproportionnée. Au cours de l’action, de nombreu·x·ses passant·e·s ont manifesté des signes de soutien à l’action : poignées de main, «check» poing contre poing, félicitations et encouragements verbaux, poings levés en signe de résistance, une passante a même poussé la solidarité jusqu’à défendre le sujet interpellé et son droit d’expression face à celui des publicitaires.

A disposition pour tout complément d’information.

Avec nos meilleures salutations,

Collectif de Libération de l’Invasion Publicitaire

 

«Rapport de la Rapporteuse spéciale dans le domaine des droits culturels», Conseil des droits de l’homme, 8 août 2014, p.2.

Le Grand Sommateur : «Tout est bon dans le béton»

Au CLIP, on est toujours curieux des armes de nos adversaires. C’est pourquoi nous avons demandé à un grand pubeux de nous expliquer la façon dont on travaille, quand on doit vendre un truc qui n’est pas forcément très sexy. Paroles d’expert…

«Nous avions essayé le soda rouge qui vire au vert, mais la stevia n’a pas convaincu, puis le fast-food rouge repeint «nature» avec des grenouilles sur le papier, et là, grand succès, ces boffiauds avaient gobé le hambourgueur avec la couleuvre, tout dans le même sac, incapables de faire la différence. Forcément, ça cale une réputation. On nous contacte sans arrêt depuis. Il y a des mandats plus difficiles que d’autres, mais globalement on s’en sort bien. Le dernier en date était carrément compliqué. Il fallait tourner le béton en matériau vert, une tâche d’alchimistes.

Le gris des cités, des ponts, des tours, même quand la mousse y pousse, c’est souvent grisâtre, mais les défis, ça nous connaît. On a dit aux clients, pas de souci, vous voulez que le béton soit vert, vous vous êtes adressés aux bons, on va lui refaire une beauté. On s’est un peu creusé la tête et on s’est dit, au temps du marketing décomplexé, on va jouer le tout pour le tout : un label «nature» et un message clair, «Le béton, le choix de l’écologie». Ça sonne, hein ? En allemand, c’est encore plus cash : «Betonprodukte sind ökologish.» Une tension au début, un verbe être bien placé, une solution contrefactuelle mais ingénieusement apposée à la fin, binaire, logique. Et il faut voir l’image qui va avec : à gauche et à droite, les montagnes, les forêts, et au centre, un glacier avec un fondu naturel vers des pavés en béton. Tout coule de source. La classe.

Bien sûr, l’affiche n’est que le fer-de-lance de la campagne. Derrière, il a fallu argumenter. A première vue, les chiffres ne parlaient pas en notre faveur. Cuire le calcaire et l’argile à 1500°C pour en faire du ciment, c’est écologique, mais de manière contre-intuitive. On aurait tendance à voir d’abord que le ciment est responsable de 5% des gaz à effet de serre, dont une moitié provient du combustible pour chauffer la pierre et l’autre moitié de la décarbonatation du calcaire directement dans l’atmosphère, soit un total d’environ 650kg d’équivalent CO2 par tonne de ciment dans les pays où on travaille sur l’efficience énergétique et 950kg par tonne dans les pays moins développés comme les États-Unis. On n’allait pas faire grand-chose avec ça.

Alors on s’est concentré sur ce qui rime avec écologique et on a trouvé : local. Commençons par parler de la Suisse aux Suisses. En moyenne, ici, il doit y avoir quoi, une centaine de kilomètres entre une cimenterie et les clients. C’était pas mal, mais quand-même trop. Puis Rufus a dit : Eh, mais nos usines, elles sont proches des cimenteries. Utilisons ça comme chiffre : quatre kilomètres, c’est la distance moyenne entre nos gravières et nos usines, on n’y verra que du feu, ou plutôt que de la forêt pour parler vert. Le génie ! Prendre un chiffre au bol, tant qu’il est petit, et l’utiliser pour dire que c’est local. On pourrait le réutiliser pour vendre partout dans le monde du bois d’Amazonie, où les scieries sont en général proches de la forêt, ou du courant nucléaire provenant d’usines construites directement au bord de l’eau, en symbiose avec la nature qui coule paisiblement à côté : local, bucolique, les moulins, les collines, Mühleberg et les glaciers avec nos pavés au milieu. On tenait le concept de la transition verte déclinable à l’infini : ce qui est proche est local, et ce qui est local est écologique : il n’y a plus qu’à trouver deux trucs proches et à en faire un chiffre pour la preuve.

Mais les chiffres, c’est comme les voitures, si t’en as pas deux ou trois, ça fait pauvre. C’est à ce moment là qu’on a eu une idée de génie : qu’est-ce qu’il y a de plus polluant que le béton ? Et là bingo ! On n’a eu qu’à ressortir les vieux dossiers. Mühleberg, justement, pensait se lancer dans une ligne de pavés de recyclage qui avaient l’avantage d’éviter de creuser des trous dans le Jura pour se débarrasser des déchets. Devinez quoi, malgré le recyclage, le béton est gagnant ! Il y avait aussi Exxon et BP, qui nous avaient déjà commandé des études sur le pétrole vert comme on le trouve dans la nature en Alaska ou dans le Golfe du Mexique, du coup on avait les chiffres : leurs revêtements en pétrole étaient bons à exploiter, mais plus polluants. Et leur asphalte n’était pas mieux. Donc il suffirait de faire un diagramme entre béton, asphalte et déchets nucléaires pour constater l’évidence : «Les produits en béton, le choix de l’écologie».

Vu que des cailloux, il y en a partout, le monde entier pourrait profiter de notre expérience. On pourrait s’associer au numéro un mondial qui profiterait aussi du gag, le groupe franco-suisse qui va rapatrier ici à Saint-Gall les profits faits en Syrie avec Daech, vu que les impôts sont moins chers en Suisse : purement local. On peut faire partout du ciment avec de l’argent propre garanti Swissmade dans le monde entier. Nos clients pourraient être contents de voir les murs en torchis et les pavés de ceux qui se contentent encore de l’argile ou de la pierre crue comme des sauvages, remplacés par des murs ou des pavés en pierre cuite, bien meilleure pour la digestion, donc plus écologique. Ils pourraient même nous acheter le recyclage de leurs murs ou de leurs pavés crus ; on pourrait les leur cuire et les leur revendre en sac de 25 kilos. Un marché mondial pour des entreprises locales : la magie de la mondialisation à portée de la Suisse !

Avec une belle peinture verte et bleue, les blaireaux n’y remarqueraient rien. Et les pubs d’à côté viendraient parfois nous donner un bon coup de main pour rassurer le monde que nous sommes sur la bonne voie. Exemple à quelques pas de l’EPFL : «Les produits en béton, le choix de l’écologie», et à côté, «N’aie pas peur», signé La Bible. Qu’ils ne craignent rien, le monde est en de bonnes mains.»

L’internet gratuit, une bonne affaire?

Sur internet, presque tout est gratuit: vidéos en streaming, informations Wikipedia, boîte mail, musique dématérialisée, réseaux sociaux et autres outils bureautiques. Du coup, pourquoi s’en priver, ça ne coûte rien non? Mais vous avez certainement entendu que “si c’est gratuit, c’est que je le paie d’une manière ou d’une autre”. Qu’en est-il vraiment ?

Il est en effet difficile de concevoir que tout cela ne coûte rien. Car les serveurs et la bande passante capables de streamer simultanément des millions de vidéos vers les millions de smartphones et ordinateurs des utilisateurs, sont très loin d’être gratuits eux! Alors, d’où vient tout cet argent? Le mécanisme qui permet de financer ce système est bien sûr la publicité. Ainsi, les utilisateurs paient des services « gratuits » en vendant leur attention et en acceptant de regarder des annonces.

Les économistes l’appellent système tripartite : une entreprise propose un produit sans coût [1]ou à coût réduit, dans le cas de la presse papier par exemple à ses clients, alors qu’un troisième acteur, les annonceurs, paient la facture. Mais pourquoi ce système est-il utilisé à aussi grande échelle? Une bonne partie de l’explication tient à notre psychologie. En effet, profiter de quelque chose qui nous est offert est agréable : pas besoin de se demander si cela vaut la peine ou non de débourser de l’argent pour profiter d’un service gratuit! La décision devient donc spontanée, plutôt motivée par nos désirs et émotions que par la raison. C’est alors un outil de marketing puissant. Pour prendre un exemple, les groupes de musique ne gagnent plus leur vie aujourd’hui sur les ventes de disques en magasin, mais sur les concerts. Et les festivals gagnent de l’argent sur les consommations vendues. Nous rechignons à acheter un album de musique [2]Une seconde raison à la généralisation du gratuit sur internet tient au fait que nous éprouvons une difficulté à donner de la valeur à un bien numérique. D’une part, il est difficile de réaliser l’ampleur de l’infrastructure nécessaire quand on ne la voit pas, et d’autre part, la culture pirate, selon laquelle dupliquer (et donc pas voler) un bien numérique ne porte préjudice à personne, a une forte influence, mais pas une boisson sucrée.

La manœuvre peut paraître une aubaine, tant c’est une chance de profiter de ces services gratuits! Mais c’est en réalité un système qui nous pousse au gaspillage. Comme il n’y a aucun frein à utiliser un éditeur de texte en ligne gratuit ou à regarder des vidéos gratuites, ceux-ci deviennent la norme dans notre société, et nous les consommons donc toujours plus massivement.  Et qui dit consommation massive dit également impact négatif sur l’environnement. C’est particulièrement vrai dans le cas d’internet, dont la consommation en énergie ne cesse de prendre l’ascenseur[3]Et ce malgré l’avancée technologique qui permet d’augmenter l’efficience énergétique des Nouvelles Technologies de la Communication.Cette efficience permet même de proposer les services en ligne à ce que les économistes appellent un coût marginal faible. C’est donc bien leur efficience qui rend leur existence et leur utilisation massive possible, et qui conduit donc à une augmentation globale de la consommation en énergie. Pour un article de qualité sur le sujet, voir lowtechmagazine.com. Sans que l’on soit vraiment conscient de celle-ci, puisque tout se passe au travers d’une infrastructure (fibre, routeurs, centres de données) qui nous est invisible.

Au final, la gratuité fait office de stéroïdes de croissance [4]selon les termes utilisés dans Free ! Entrez dans l’économie du gratuit de Chris Anderson. Bien que pro-publicitaire, ce livre offre un bon panorama de l’évolution et du fonctionnement des pratiques de gratuité et de promotions! pour l’économie. Les services en ligne sont financés par notre chère amie la publicité, qui nous vante d’autres produits, payants eux. On peut ainsi dire que nous sommes doublement encouragés à consommer! D’une part pour des services gratuits, et de l’autre pour des biens dont le prix provient en bonne partie de la pub. C’est absurde, et de plus le gratuit est un double impact pour l’environnement.

Notes   [ + ]

1. ou à coût réduit, dans le cas de la presse papier par exemple
2. Une seconde raison à la généralisation du gratuit sur internet tient au fait que nous éprouvons une difficulté à donner de la valeur à un bien numérique. D’une part, il est difficile de réaliser l’ampleur de l’infrastructure nécessaire quand on ne la voit pas, et d’autre part, la culture pirate, selon laquelle dupliquer (et donc pas voler) un bien numérique ne porte préjudice à personne, a une forte influence
3. Et ce malgré l’avancée technologique qui permet d’augmenter l’efficience énergétique des Nouvelles Technologies de la Communication.Cette efficience permet même de proposer les services en ligne à ce que les économistes appellent un coût marginal faible. C’est donc bien leur efficience qui rend leur existence et leur utilisation massive possible, et qui conduit donc à une augmentation globale de la consommation en énergie. Pour un article de qualité sur le sujet, voir lowtechmagazine.com
4. selon les termes utilisés dans Free ! Entrez dans l’économie du gratuit de Chris Anderson. Bien que pro-publicitaire, ce livre offre un bon panorama de l’évolution et du fonctionnement des pratiques de gratuité et de promotions!

La pub tue

L’article ci-dessous nous à été transmis par un sympathisant du Clip. Comme lui, n’hésitez pas à nous faire part de vos contributions!

De temps en temps, il est bon de se rappeler pourquoi la publicité nous nuit, et pourquoi il serait dans notre intérêt à tous qu’elle disparaisse. Voici donc, les principales raisons qui me poussent à m’investir contre elle.

On ne peut pas l’éviter

Tout d’abord, il faut remarquer qu’aujourd’hui la pub est vraiment partout, et qu’on ne peut plus l’éviter: sur des affiches dans la rue et les bus. Sur des écrans dans les gares, les stations de métro et les wagons. A la télévision, au cinéma, dans les journaux et magazines. Sur internet, par sms, par téléphone, par courrier dans votre boite aux lettre, même si la mention « pas de pub svp » y figure. Sur les voitures et certains bus, sur les habits des personnes qui arborent fièrement le logo d’une marque, et sur leur smartphone qui en fait de même, et leur voiture. Sur chaque sac fourni ou vendu par les magasins, et bien d’autres encore. Nous sommes véritablement envahis.

Elle nous conditionne

Depuis notre plus jeune âge, cette omniprésence nous conditionne. Avec ses images, ses sourires et ses slogans ravageurs, étudiés par des armées de psychologues et autre spécialistes cognitifs pour attirer au mieux notre attention et nous convaincre, la publicité nous conditionne à croire que notre niveau de bonheur, ou du moins le but de la vie ou la valeur de notre vie, dépend de la possession de biens matériels ! Lorsque nous choisissons et achetons une paire de nike, un iPhone ou une Audi, ce n’est pas vraiment juste pour marcher,  téléphoner et conduire, c’est parce que la publicité a réussi à nous convaincre qu’en possédant ces objets, notre vie serait mieux, que nous serions plus heureux.

Alors oui, faire un achat et posséder un nouvel objet procure du plaisir, mais c’est tout ! Or la psychologie positive a depuis longtemps prouvé que, pour être heureux, le plaisir ne suffit pas, il faut aussi du sens. Et acheter les biens de luxe que je citais en exemple, avouons le, ça n’a aucun sens, ça ne correspond à aucune de nos valeurs profondes, et ça ne rend donc pas heureux.

D’autre part, le problème d’un conditionnement, c’est qu’il transcende la réflexion : lorsqu’on est conditionné on ne réfléchit plus, on n’est plus maître de soi, il n’est plus question d’être critique car on agit en suivant une croyance inconsciente. La publicité nous transforme donc en consommateur-robot, incapables d’avoir un point de vue critique sur certains de nos actes, comme choisir quel produit acheter.

Elle nous pousse à l’hyper-consommation

Un autre problème du conditionnement publicitaire, c’est qu’il nous pousse à l’hyper-consommation. En effet, on achète un objet, on éprouve un certain plaisir, mais il disparaît assez vite car contrairement au bonheur, le plaisir n’est pas durable. On achète alors autre chose, et encore, et encore, et encore. C’est sans fin. Au final, on a acheté beaucoup, énormément plus de choses que ce dont nous avons réellement besoin.

A l’heure ou les estimations les plus optimistes parlent de millions de morts liées au réchauffement climatique, et les autre atteignent parfois le milliard, voir la fin pur et simple de l’humanité, il est évident que la publicité tue. Elle a déjà tué des milliers de personnes exploitées de par le monde pour produire nos biens de consommation à des prix déraisonnables, et tuera à l’avenir des millions ou milliards de personnes en nous ayant forcé à dépasser les limites de notre environnement et de notre planète.

Heureusement, il n’est pas (encore) trop tard, et je suis heureux de voir que de plus en plus de personnes ont réussi à sortir de ce conditionnement (voir le film Minimalism) et que d’autres s’activent afin de pousser la population à se poser les bonnes questions.

Sur-affichage invitant à la réflexion aperçu à la gare de Lausanne

Mais le plus simple serait encore d’interdire la publicité. Après tout, lorsque vous avez besoin de chaussures, d’un téléphone ou d’une voiture, vous savez parfaitement où aller. La publicité ne nous est pas utile, elle nous nuit, et elle tue, mais nous pouvons changer ça!